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Mise au point épistémologique

J’appelle ici « énoncé vrai » un énoncé correspondant aux faits qu’il décrit (1).

En un sens, tout énoncé vrai est relatif, puisqu’il faut bien qu’il s’applique à certaines entités particulières à l’exclusion des autres. Par exemple, si je dis: « toutes les pommes sont des fruits », j’énonce ici une vérité relative aux pommes. Cet énoncé n’en est pas moins absolument vrai. Certaines personnes prétendent qu’il y a là une contradiction: selon elles, un énoncé relatif à certains objets particuliers ne pourrait pas être absolument vrai, sous prétexte qu’il ne s’appliquerait pas à « tous les cas ». Cette critique est complètement absurde. Si l’énoncé ne s’applique qu’aux pommes, et non aux salades et aux cyclotrons, il n’en est pas moins vrai dans tous les cas auxquels il s’intéresse: dans « tous les cas », une pomme est un fruit, ce qui veut dire: dans tous les cas où nous sommes en présence d’une pomme, nous sommes en présence d’un fruit.

Si je dis qu’il est absolument vrai que « la conscience existe », il est déplacé de me critiquer en arguant du fait que dans certaines parties de l’univers, il n’y a pas de conscience. L’énoncé « la conscience existe » ne signifie pas: « la conscience existe partout« . De même, certains avancent que la conscience n’a pas existé de tous temps et disparaitra peut-être à l’avenir. Là encore, cette critique est déplacée. Quand je dis: « la conscience existe », j’emploie le présent, non le passé ou le futur. La conscience existe maintenant, voilà tout. Et ceci est absolument vrai.

Bref, les critiques de l’idée de vérité absolue se fondent toujours sur des extrapolations arbitraires des énoncés absolument vrais qu’on leur soumet, et ce sont ces extrapolations et elles-seules, qui sont éventuellement fausses.

Les énoncés absolument vrais ont un objet plus ou moins vaste. Par exemple, l’axiome de la conscience qui énonce que « la conscience existe » ne concerne peut-être que les hommes, ou peut-être même que moi -et vous qui me lisez. Elle ne concerne peut-être ni le futur, ni même le passé. En revanche, l’axiome de l’existence qui énonce que « l’existence existe » est beaucoup plus large: il concerne tous les lieux, toutes les entités, toutes les périodes possibles. Mais ces axiomes sont tous deux absolument vrais.

Est absolument vrai également l’énoncé selon lequel « tout individu qui ouvre la bouche pour nier sa propre existence est en train de se contredire », puisque pour ouvrir la bouche, il faut obligatoirement exister (en d’autres termes, « l’individu » et la « bouche » sont des catégories d’existants). Inutile de répliquer que sur Mars cet énoncé ne s’applique pas. Il s’y applique parfaitement pourvu que quelqu’un y ouvre la bouche pour dire quelque chose. L’énoncé ne dit rien d’autre que ce qu’il dit. Il ne parle pas du cas où il n’y a personne, et ce cas n’invalide pas l’énoncé.

Tout cela semble très simple, mais beaucoup de gens sont pourtant incapables de le comprendre. Vous leur dites: un cheval marche à quatre pattes, ils vous répondent: « Faux. Dans ‘le cas de l’homme’, cet énoncé ne s’applique pas ! ». Mais justement, personne ne prétend que cet énoncé s’applique à l’homme, et cette réponse est donc complètement saugrenue. Autant chercher à prouver que 2+2 ne font pas 4 sous prétexte que 3+5 font 8.

Quel rapport, me direz-vous, avec la liberté ? Tout simplement, que si vous voulez éviter de vous laisser embrigader par n’importe quelle doctrine totalitaire, il n’y a qu’un seul moyen: acquérir un bagage épistémologique correct. Le point d’attaque de toute doctrine totalitaire est toujours une tentative de destruction de l’épistémologie réaliste. Elle vise toujours a empêcher les individus de former les concepts nécessaires à la contestation.

Si par exemple, vous vivez dans un monde où la plupart des gens pensent qu’il n’y a pas de vérité absolue, alors vous êtes en danger. Pour bien comprendre pouquoi, imaginez-vous devant un tribunal sur le point de vous condamner pour un crime que vous n’avez pas commis. A chacun de vos arguments, le juge vous répondra: « Il n’y a pas de vérité absolue. Ce que vous dites n’est donc qu’une hypothèse. Il se pourrait que ce ne soit pas vrai et vous n’avez donc rien prouvé. Argument suivant. »

Par exemple, vous pourriez bien soutenir que, n’étant pas sur les lieux du crime au moment des faits, vous ne pouvez pas les avoir commis.

Vous: « Il aurait fallu que je sois là où je n’étais pas. Ce n’est pas logique. »
Le Juge: « Que vient faire la logique là-dedans ? D’abord, la logique de qui ? »
Vous: « Celle de tout le monde. Et notamment l’axiome de non contradiction. »
Le juge: « Mais, cher monsieur, les axiomes sont arbitraires. Il n’y a pas lieu de prendre au sérieux l’axiome de non contradiction. Prouvez-moi donc sa validité et on en reparle. »

A la fin de l’audience, la conclusion du juge serait celle-ci: « Dans tout ce que vous avez dit, je n’aperçois pas la moindre évidence qui pourrait nous faire changer d’avis sur votre cas. Accusé, vous êtes donc condamné ».

Vous pourriez bien arguer que la charge de la preuve appartient à celui qui affirme, mais au nom de quoi donc ? Sans vérité absolue, cette proposition serait tout simplement arbitraire.

Cette histoire n’est là que pour vous faire prendre conscience du danger du relativisme épistémologique. Le relativisme est le plus sûr moyen de tuer dans l’oeuf toute forme de contestation idéologique, toute formalisatoin intellectuelle d’opposition au pouvoir politique, et donc toute opposition concrète et physique au pouvoir.

Logique, conscience et existence.

Les axiomes de la logique disent qu’une chose est elle-même et qu’une contradiction est toujours, infailliblement, le signe d’une erreur.

Les axiomes de la logique sont à la fois empiriquement testés et irréfutables. En effet, notre expérience quotidienne nous les confirme sans arrêt et on ne peut concevoir de cas où ils seraient faux. Par conséquent, les axiomes de la logique sont les connaissances les plus certaines que nous puissions avoir. Absolument toutes les connaissances que nous pouvons acquérir les présupposent vraies, de sorte que tout discours qui prétend remettre en question leur validité se contredit lui-même: il nie les conditions mêmes qui le rendent possible.

Ainsi, avancer que les « théorèmes de Gödel » réfutent les axiomes de la logique, ce n’est pas seulement faire montre de pédanterie doublée d’ignorance. C’est surtout affirmer que les conditions qui rendent possible la démonstration elle-même ne sont pas réunies, par conséquent c’est prétendre que les théorèmes de Gödel ne sont pas démontrés. La même chose vaut pour la prétendue remise en cause des axiomes de la logique par « la mécanique quantique »: si les axiomes de la logique ne sont pas valables, alors les assertions concernant la mécanique quantique elle-même sont dénuées de signification. Ce qui invalide évidemment toute tentative de l’invoquer pour prouver quoique ce soit.

En dépit de leur simplicité et de leur caractère indiscutablement vrai, ces axiomes sont critiqués avec rage par nombre de personnes qui affirment que la logique « n’entretient aucune relation nécessaire avec la réalité ». Ce mode de pensée est pourtant trivialement auto-réfutant: en effet, si les axiomes de la logique ne sont pas indiscutablement vrais, on se demande bien le sens que peut avoir cette phrase, car d’après sa propre affirmation, la « logique » n’est pas nécessairement la « logique », une « relation » n’est pas forcément une « relation », la « réalité » peut fort bien ne pas être la « réalité ».

Au lieu de rejeter cette escroquerie intellectuelle, la plupart des gens l’acceptent et s’y cramponnent avec force, admettant ainsi qu’ils la tiennent pour indubitablement vraie… ce qui est contradictoire ! Ces gens voudraient remplacer la connaissance certaine d’axiomes indubitablement vrais, par l’épistémologie de « l’empirisme » et du « pragmatisme », y compris dans les cas où elle ne peut pas s’appliquer (les sciences humaines). Ils voudraient qu’on déduise des vérités « relatives » de l’observation de corrélations entre des phénomènes sociaux. Par exemple, certains libéraux voudraient « prouver », grâce à la corrélation entre les libertés individuelles aux Etats-Unis et le niveau de vie dans ce même pays, que les normes libérales sont les meilleures. A ceux-là, n’importe quel totalitaire pourra clouer le bec en rétorquant: « Sophisme ! Corrélation n’est pas causalité ». Ou encore: « Variables parasites non contrôlées, impossibilité de conclure quant à la variable étudiée ! ». Et il aura bien raison. Ces libéraux-là ne font qu’offrir aux totalitaires le bâton pour se faire battre en acceptant tacitement de discuter sur la base des fausses normes imposées par eux (plus exacement importées sans justification des sciences de la nature).

La recette à suivre contre la destruction de la pensée humaine est donc simple:

– Si quelqu’un affirme qu’ « il n’y a pas de vérité absolue », demandez-lui si cette phrase est une vérité absolue. Si ce n’est pas le cas, alors ce n’est qu’une hypothèse non prouvée dont rien ne s’ensuit. Pourquoi faudrait-il donc s’en soucier ?
– Si quelqu’un affirme qu’ « on ne peut pas connaître la réalité », demandez-lui si cette phrase décrit la réalité, et si oui, comment donc il connaît cette réalité-là. Et si elle ne décrit pas la réalité, c’est donc qu’elle ne décrit rien et qu’elle est vide de sens.
– Si quelqu’un vous dit que « les sens ne nous renseignent pas sur la réalité », hurlez-lui dans l’oreille: « COMMENT ? » de façon à le rendre sourd. Et s’il se plaint, demandez-lui comment il sait que vous avez hurlé.
– Si quelqu’un vous dit « je sais que je ne sais rien », répondez-lui: « alors ferme ta gueule ». (Désolé, ça m’a échappé. Vous trouverez la bonne réponse tout(e) seul(e)!).

Il ne peut y avoir de compromis sur ces sujets si l’on veut défendre la vérité, condition nécessaire à la possibilité même de la liberté. (2) (1) La phrase d’origine était « J’appelle ici « vérité » un énoncé correspondant aux faits qu’il décrit ». Toutefois, Marc Grunert m’a fait remarquer que c’était une façon inccorrecte de s’exprimer. En effet, la « vérité » est une propriété -éventuelle- d’un énoncé, et non l’énoncé lui-même. Le lecteur me pardonnera, j’espère, cette imprécision.

(2) En savoir plus:
La dichotomie anlytique-synthétique, par L. Peikoff