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Hans-Hermann HOPPE

«Les libertariens doivent développer une conscience de classe marquée, non pas dans le sens marxiste du terme, mais dans le sens de reconnaître qu’il existe une nette distinction entre ceux qui paient les impôts (les exploités) et ceux qui les consomment (les exploiteurs.»

Ainsi s’exprime celui que l’on doit considérer comme l’héritier de Rothbard et sans le moindre doute comme l’un des plus grands philosophes politiques de notre temps.
Hans-Hermann Hoppe (HansHoppe.com) est un économiste de l’École autrichienne et un philosophe libertarien, théoricien de l’anarcho-capitalisme. Il enseigne à l’Université du Nevada à Las Vegas, est Senior Fellow à l’Institut Ludwig von Mises et éditeur du Journal of Libertarian Studies.

HHH m’a accordé cet entretien pour être publié dans le Québécois libre
(L’entretien était en anglais, il a été traduit par Martin Masse, directeur du QL, je l’en remercie vivement) Québécois Libre: Que pensez-vous de la « guerre au terrorisme » menée par le gouvernement américain? Croyez-vous qu’une attaque contre l’Irak soit justifiée?

Hans-Hermann Hoppe: En premier lieu, il est important de noter que le gouvernement américain n’est pas tout à fait innocent dans cette histoire. Par leur politique étrangère interventionniste, et en particulier leur appui presque aveugle à l’État d’Israël, on peut dire que les États-Unis ont incité des gens à commettre des actes terroristes. Si vous vous mêlez des affaires d’autres pays, vous ne devez pas vous surprendre si, en plus de quelques amis, vous vous faites également plusieurs ennemis.

Par ailleurs, c’est le gouvernement américain qui, en empêchant les pilotes et les passagers d’être armés, a permis à des gens d’infliger de tels dommages [le 11 septembre 2001] au moyen de petits couteaux. En outre, la politique d’immigration antidiscriminatoire des États-Unis et d’autres pays occidentaux au cours des dernières décennies a fait en sorte que des gens qui sont étrangers ou même hostiles aux valeurs occidentales ont pu facilement s’établir dans ces pays et les infiltrer.

La menace que laisser planer l’Irak (et Saddam Hussein) n’est pas pire que celle de bien d’autres pays. L’Irak n’a apparemment commis aucune agression étrangère et ses liens avec Al-Quaeda ne sont que des rumeurs sans fondement. Une guerre contre l’Irak serait donc une attaque purement préventive et établirait un précédent extrêmement dangereux. À la lumière de ces faits, il est difficile de dissiper les soupçons selon lesquels des questions de pipeline et de concessions pétrolières (plutôt que des préoccupations humanitaires) jouent ou ont joué un rôle prédominant autant dans la guerre contre les Talibans que dans celle contre Saddam Hussein.

D’ailleurs, on peut se demander si ce ne sont pas les États-Unis (et Bush) qui constituent le plus grand danger à la paix dans le monde. Les États-Unis contrôlent plus d’armes de destruction massive que n’importe qui; ils n’ont pas hésité à utiliser des gaz contre leur propre population (à Waco); ils imposent des embargos économiques (contre Cuba ainsi que l’Irak) qui affectent particulièrement les populations civiles et qui, à cause de cela, ont traditionnellement été considérés comme des moyens particulièrement odieux de faire la guerre. Les États-Unis, incités en cela par les néoconservateurs et les fondamentalistes évangéliques, sont motivés par une ferveur quasi religieuse – et empreinte de suffisance – à concrétiser le vieux rêve wilsonien et à répandre la démocratie dans le monde.

QL: Peut-on lutter efficacement contre le terrorisme tout en préservant les droits individuels?

H.-H. H.: Ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis est quelque chose de très familier. Les gouvernements raffolent des crises – d’ailleurs, ils les provoquent ou contribuent souvent à les aggraver. Elles leur permettent en effet d’accroître leur pouvoir. Regardez seulement ce qui est arrivé avec la prise en charge de la sécurité aéroportuaire par l’État, la mise sur pied d’un ministère de la Sécurité intérieure (n’est-ce pas là le rôle du ministère de la Défense? Et sinon, ne serait-il pas plus approprié d’appeler le ministère de la Défense ministère de la Guerre?), ou encore le projet du gouvernement américain de mettre en place un système presque universel de surveillance électronique de ses propres citoyens.

Si nous voulons combattre le terrorisme, il est nécessaire de pratiquer une politique étrangère non interventionniste, d’avoir une population civile fortement armée – plus il y a d’armes à feu, moins il y a de crimes. Il faut aussi aborder le problème du terrorisme de façon réaliste: non pas comme une attaque conventionnelle par les forces armées d’un autre État, mais comme des complots et des crimes essentiellement privés qui doivent être combattus en conséquence, c’est-à-dire par des opérations policières, des actions menées par des mercenaires engagés, des corsaires, des commandos d’assassins et des tueurs à gages.

QL: Les « libéraux classiques » en France s’opposent aux libertariens américains et à ce qu’ils appellent leur « propagande pacifiste ». Vous considérez-vous comme un « pacifiste »?

H.-H. H.: En général, les libertariens (y compris moi) ne sont pas pacifistes. Au contraire, ils soutiennent le droit à l’auto-défense. Ils s’opposent cependant à l’usage initial de la violence, c’est-à-dire à l’agression. Il existe des guerres « justes », comme par exemple la guerre d’indépendance américaine et la guerre d’indépendance des États du Sud. Toutefois, pour être considérée comme juste, une guerre doit être de nature défensive, et une distinction nette doit être faite entre les combattants et les non-combattants.

QL: La révolution épistémologique que vous avez réalisée, qui consiste en une justification a priori de l’axiome de non-agression, place-t-elle les libéraux contemporains dans une position intellectuelle intenable?

H.-H. H.: Oui, j’ai montré dans mon livre Democracy: the God That Failed que le libéralisme classique est une position incohérente et donc intenable. À partir du moment où vous admettez que l’État – en tant que monopoleur territorial doté d’un pouvoir de taxation et apte à prendre les décisions ultimes – est quelque chose de nécessaire, vous n’avez aucun moyen de limiter son pouvoir pour qu’il reste un État minimal. En présumant simplement que les dirigeants ont tendance à promouvoir leurs propres intérêts, on constate que tout État minimal a tendance à devenir un État maximal, nonobstant les dispositions constitutionelles qui s’y opposent. Après tout, la constitution doit être interprétée, et elle l’est par une cour suprême, c’est-à-dire par une branche du même gouvernement dont c’est dans l’intérêt d’élargir le pouvoir de l’État, et par le fait même son propre pouvoir.

En outre, dès qu’on admet que les États (et les impôts) sont nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité sur le plan domestique, il faut aller jusqu’au bout de son raisonnement et accepter que seul un État mondial serait capable de produire une paix et une sécurité universelles, à l’échelle internationale. Et pourtant, un État mondial constituerait la plus grave menace à la liberté individuelle, parce qu’il n’existerait plus de voie de sortie. C’est-à-dire que les gens ne pourraient plus voter avec leurs jambes contre leur gouvernement, puisque la même structure fiscale et réglementaire s’appliquerait où qu’ils aillent.

QL: Assiste-t-on réellement à une « guerre de civilisations » entre l’Occident et le monde musulman, comme le soutiennent avec véhémence de nombreux libéraux français? Croyez-vous que les sociétés majoritairement musulmanes resteront toujours hostiles à l’économie de marché et aux droits individuels?

H.-H. H.: Si vous voulez profiter des bienfaits de la vie occidentale et que vous aspirez à un niveau de vie comparable à celui des Occidentaux – ce qui me semble être le désir de la très grande majorité des musulmans –, vous n’avez pas le choix d’adopter un système capitaliste fondé sur la propriété privée, l’économie de marché et les droits individuels. Le fondamentalisme religieux, dans ses variantes musulmane, juive ou chrétienne, peut difficilement être concilié avec le capitalisme.

D’un point de vue historique, les musulmans ont eu moins de temps pour se débarrasser de leurs éléments fondamentalistes que, par exemple, les chrétiens. Toutefois, je ne vois aucune raison fondamentale qui empêcherait l’Islam de suivre le même type de purification doctrinale interne. Et je suis persuadé que des échanges commerciaux sans entraves avec le monde musulman est la façon la plus efficace d’affaiblir et finalement de dissoudre l’emprise que le fondamentalisme religieux maintient encore dans certaines parties du monde.

QL: Le mondialisme politique tend à favoriser l’émergence d’un État mondial. Ce phénomène est-il réversible? Comment pouvons-nous nous y opposer?

H.-H. H.: La compétition entre les États tend en effet à mener à la formation éventuelle d’un État mondial. Ce phénomène est toutefois réversible. Tout d’abord, il faut rappeler aux gens que c’est précisément la structure politique quasi anarchique de l’Europe, comparée à celle de la Chine par exemple, qui explique l’ascension du capitalisme. C’est ce qu’on considère communément comme le miracle économique européen: de petits États, en compétition directe les uns avec les autres, se doivent de traiter leur population avec modération de façon à ne pas perdre leurs citoyens les plus productifs.

Par exemple, les petits États sont obligés de pratiquer le libre-échange plutôt que le protectionnisme. Toute perturbation du commerce extérieur par les gouvernements limite l’éventail des échanges inter-territoriaux mutuellement bénéfiques et mène conséquemment à un appauvrissement aussi bien localement qu’à l’étranger. Cependant, plus un pays est petit, plus ces effets négatifs se feront sentir. Un pays de la taille des États-Unis pourrait sans doute atteindre un niveau de vie comparativement élevé même en renonçant à tout commerce avec l’étranger. Par contraste, si un territoire de la taille d’une ville ou d’un village décidait d’interdire les échanges avec l’extérieur, cela entraînerait probablement un désastre ou même la mort.

Il faut absolument qu’une vision alternative soit mise de l’avant et diffusée au sein de l’opinion publique si nous voulons renverser cette tendance vers la centralisation et la formation ultime d’un gouvernement mondial. Nous devons promouvoir l’idée de la sécession. Plus spécifiquement, nous devons promouvoir la conception d’un monde composé de dizaines de milliers de districts, régions et cantons distincts, et de centaines de milliers de cités libres indépendantes telles que les curiosités contemporaines que sont Monaco, Andorre, Saint-Marin, le Liechtenstein, Hong Kong et Singapour. Les possibilités de migration pour des motifs économiques en seraient grandement accrues, et le monde serait alors composé de petits États économiquement intégrés grâce au libre-échange et au partage d’une monnaie-marchandise comme l’or.

QL: D’un point de vue stratégique, que devraient faire les libertariens pour promouvoir la liberté?

H.-H. H.: Ils doivent d’abord développer une conscience de classe marquée, non pas dans le sens marxiste du terme, mais dans le sens de reconnaître qu’il existe une nette distinction entre ceux qui paient les impôts (les exploités) et ceux qui les consomment (les exploiteurs). En tant qu’agents de l’État, les politiciens vivent comme des parasites du travail des contribuables. En conséquence, au lieu de les admirer et de chercher à s’associer à eux, nous devrions les traiter avec mépris et en faire la cible des quolibets, les considérer comme des empereurs nus (et le faire d’autant plus qu’ils ont un poste élevé dans la hiérarchie étatique). La classe politique et ses gardes du corps intellectuels que sont les enseignants et les professeurs d’université doivent être délégitimés en tant qu’imposteurs préoccupés par leur propre intérêt. Il faudrait s’attaquer en particulier à la démocratie, un système par lequel les démunis votent pour s’approprier le bien de ceux qui ont acquis des richesses. L’activité politique, si elle doit avoir lieu, devrait être restreinte au niveau local et s’appuyer sur des objectifs de décentralisation ou, ce qui est même préférable, de sécession.