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Pourquoi je reste libertarien

Vous vous en étonnerez peut-être, cet article ne s’appelle pas « pourquoi je suis libertarien ». Car libertarien, je le suis, et quasiment depuis ma naissance.

Pourtant, ce dont j’ai voulu parler ici, ce sont les raisons pour lesquelles ni moi, ni sans doute de nombreux libertariens qui me ressemblent quelque part, n’ont choisi la pilule bleue 1. Tout d’abord, la plupart des libertariens sont des autoconvaincus.
Je m’explique : selon mon expérience personnelle, je n’ai découvert le libéralisme cohérent ni dans les livres, ni par des proches. En fait, je l’ai pour ainsi dire réinventé. A 12-13 ans, faute d’une base pour me catégoriser, je me présentais comme un « anarchiste de droite ».

Un peu plus tard, j’ai évolué au contact d’Alain Madelin, qui m’a fait découvrir que le principe du libéralisme, que je croyais d’essence économique, s’appliquait aussi à mes idées politiques ; que vouloir le libéralisme (au sens commun du terme en France, c’est-à-dire économique) et la liberté n’était pas une contradiction ni un paradoxe, mais au contraire un niveau de cohérence supérieur. Je croyais en avoir fini avec l’anarchisme – et dieu sait que Radio Libertaire m’a déçu ; mais là encore, je n’étais pas au bout de mon parcours.

C’est sur Internet, en participant à un forum de droite où je devais combattre de front à la fois les séïdes du RPR (qui est devenu l’UMP) et du FN, que j’ai rencontré les libertariens ; j’y étais madeliniste et fier de l’être, et jouais les uns contre les autres pour tenter de les amener au parti de la Démocratie Libérale. Au début choqué par leurs idées (celles des libertariens) que je ressentais comme un retour en arrière dans mon évolution politique, j’ai pourtant rapidement compris que c’était moi, que j’étais un libertarien depuis toujours.

C’est seulement plus tard que je me suis plongé dans les classiques du genre – et encore, je pourrais compter sur les doigts d’une main ceux que j’ai vraiment lus. Atlas Shrugged d’Ayn Rand tout d’abord, puis l’Ethique de la Liberté de Muray Rothbard, et c’est à peu près tout.

Pour un libertarien en France, la pression sociale est effarante.
Vos proches de droite vous croient un gauchiste irréaliste et précisent incidemment que cela passera avec l’âge ; et vos proches de gauche pensent que vous êtes l’exemple typique qui démontre que l’électeur moyen du FN peut aussi être un type avec qui vous buvez un verre de temps en temps – je n’ai jamais voté pour le FN de ma vie, mais si je ne le précisais pas immédiatement, je suis persuadé que certains penseraient le contraire.

J’ai parlé des proches, non de ennemis. Car si vous êtes libertarien, le cercle de vos amis s’aggrandira un peu (toute petite communauté ostracisée devient mécaniquement solidaire), et celui de vos ennemis, beaucoup. En effet, toute personne à qui vous parlerez innocemment de vos idées, dans l’espoir orgueilleux de libérer son esprit du carcan d’une vision politique à axe unique (gauche/droite), vous prendra systématiquement pour un nazi. Avec le recul, le raisonnement
est facile à suivre : « Tout le monde sait très bien que la politique, c’est de droite ou de gauche. S’il prétend le contraire, alors c’est que son classement selon ce système ne lui permettrait pas de faire passer sa propagande : il est d’extrême-droite! ».

Et il y a tout un tas de choses dans la théorie libertarienne qui peuvent permettre l’amalgame avec l’extrême-droite. Le droit pour chacun de s’armer (alors que la première chose qu’a fait Hitler est d’interdire les armes à tous les civils), les milices privées (alors qu’aucun régime dictatorial n’a jamais toléré leur existence – si vous ne me croyez pas sur parole, donnez un exemple du contraire!), l’identification de l’impôt au vol privé (qui n’a jamais été faite par le passé que par des révolutionnaires de gauche2).

C’est simple : en France, tout ce qui n’est pas conforme au dogme bureaucratique est qualifié de « d’extrême-droite », de « fasciste », ou de « nazi ». De la même façon qu’en ex-Union Soviétique, le système se prétend le véritable ennemi du système, représentant le peuple ; quant aux ennemis du système, ils sont qualifiés d’ennemis du peuple. Quant on connaît le train de vie effarant des politiciens par rapport à la classe moyenne qu’ils traitent de nantis, la quantité effrayant d’argent qu’ils confisquent aux plus pauvres à chaque fois qu’ils mangent un Mac Donald’s, et le peu qu’ils redistribuent par rapport à des fondations américaines qui ne bénéficient pas du recours à l’impôt, on peut raisonnablement se demander de quel peuple il s’agit.

De même, le soi-disant « élitisme » libéral, le « pouvoir » de l’argent, sont-ils comparables à l’incroyable élitisme qui consiste à prétendre que toute personne qui n’est pas policier est incapable de juger raisonnablement de l’opportunité de se servir d’une arme, et au pouvoir irrésistible de la force armée sur l’homme désarmé? Est-ce que les libéraux demandent à ceux qui veulent fonder leur entreprise un diplôme d’HEC? Pourtant, à tous les niveaux du pouvoir réel, qui est aussi administratif que politique, c’est l’ENArchie.

Chaque jour quand je me réveille, chaque soir que je me couche, je me demande : comment ces gens peuvent-ils réussir à se faire passer pour les gentils, et nous pour les méchants? Comment ont-ils réussi à infuser une âme d’esclave dans chaque esprit? Je ne crois pas à la fatalité. Je ne crois pas aux complots. Nos idées sont bonnes, si elles ne passent pas, c’est que nous devons êtres incroyablement nuls.

Nous n’avons pas encore trouvé notre erreur, mais elle doit nécessairement être monumentale. Comment expliquer sinon que le communisme, le nazisme, et leurs avatars meutriers aient réuni des foules immenses sur de grandes places rebattues par l’Histoire? Comment expliquer que nous, qui ne voulons massacrer ni voler ni piller personne, qui ne voulons que la Liberté, nous réunissions à quarante une fois par an pour une pitoyable marche pour le capitalisme où, sans la moindre mobilisation de la part de la gauche qui occupe la rue et nous ignore, nous qui sommes ses ennemis désignés, comme une mouche posée sur le front d’un mamouth, il se trouve encore des individus pour nous huer?

Plus d’une fois j’ai eu envie d’abandonner, d’oublier, de refouler tout au fond de moi mon désir de liberté et d’accepter l’Etat pour père, mère, dieu, maître et juge. Mais je ne peux pas. Car ce que l’Etat promet, il ne donne jamais. La plupart des gens ont plus confiance en l’Etat que dans les entreprises. Pourtant, la plupart du temps, ces dernières tiennent leurs promesses ; le produit commandé est livré. Qu’en est-il des promesses électorales? Je sais qu’il existe quelque part un libertarien comme moi, qui espère, qui croit qu’un jour nous serons libres, vraiment. Je sais que, sous la pression du groupe, lui aussi se sent parfois faible, a certains soirs peur de n’être qu’un fou, ou un fou en devenir.

Je sais qu’il n’attend que ça – de voir un libertarien abandonner – pour craquer à son tour. Pour lui, tant que je serai maître de mon corps et de mon esprit, je n’abandonnerai pas. 1 Dans Matrix, la pilule rouge permet d’accéder à la réalité, alors que la pilule bleue donne la possibilité de revenir au monde normal sans se souvenir de ce qu’on a vu dans l’antichambre du « pays des merveilles ».

2 Pour ceux-ci, l’impôt n’était du vol que parce que le dictateur l’empochait, et qui ne représentait pas le peuple. Eux-mêmes ne se sont pas gênés pour prélever des impôts encore plus lourds, sous prétexte qu’eux-mêmes le représentaient. Les libertariens, eux, ne prétendent représenter personne d’autre qu’eux-mêmes, et ne s’arrogent certaineemnt pas le droit d’imposer qui que ce soit.