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Danone

C’est sur la falsification du vocabulaire que repose le pouvoir politique, celui-là même qui permet de fouler au pied le droit des gens dans l’intérêt d’une petite clique de privilégiés.
Nous en avons un exemple tout frais avec la vraie-fausse OPA sur Danone de la semaine dernière.
Tout d’abord, qu’est-ce qu’une OPA (Offre publique d’achat), en réalité ? Une OPA est une offre, une proposition donc, que fait la direction d’une société A aux actionnaires d’une société B: les dirigeants de la société A proposent aux propriétaires de la société B de racheter leurs parts à un prix convenu, de préférence alléchant s’ils veulent avoir la moindre chance d’aboutir.

Les actionnaires de B ont évidemment le choix d’accepter ou de refuser la proposition.

Examinons maintenant les criailleries des hommes de l’Etat devant les rumeurs d’OPA de Pepsico sur Danone de la semaine dernière.

« Danone cesserait d’être Français ».

Quel drame, quand on sait (source AFP), que d’ores et déjà, plus de 50% des titres sont détenus par des fonds anglo-saxons. Quand vous achetez des yaourts Danone, les bénéfices vont aux retraités américains. Par ailleurs, le chiffre d’affaire pour la France ne représente que 26% du total (source Rapport annuel 2004), et 32% est extra-européen !
Verdict : Danone n’est déjà plus une société française.

« Jean-Louis Borloo, a indiqué que le gouvernement regardait le dossier Danone « avec des moyens propres pour tout faire pour tenter de nous opposer à une OPA hostile », mercredi sur la radio Europe 1. » (AFP)

Bien. Qu’est-ce qu’une OPA « hostile » ? Un complot, une attaque au lance-roquette ? On pourrait le croire, vu le vocabulaire… mais non, « hostile » signifie simplement que la direction du groupe (qui est donc employée par les actionnaires) n’est pas d’accord avec le principe de l’OPA, ou ses modalités. Et alors ? Pourquoi faudrait-il lui demander son avis ? C’est une affaire, je le répète, qui ne concerne que les actionnaires, et personne d’autre. C’est comme si on vous offrait d’acheter votre appartement, et que cette offre contrariant votre femme de ménage, ou le concierge de l’immeuble, on la qualifie d’ « hostile ».

Les droits du propriétaire ? On s’en contrefiche. Ce qui compte, ce sont les droits des non-propriétaires: ce sont exclusivement les intérêts des patrons de l’entreprise qui comptent, vous savez, ceux qui gagnent 1000 fois le smic et qu’on remercie à coup de dizaines de millions d’Euros. En revanche, l’employé qui a économisé pendant vingt ans et investi le fruit de son labeur dans la Société Danone, celui-là n’a pas droit au chapître: il n’a pas le droit de vendre ses parts à quelqu’un qui lui en propose un bon prix, car il s’agirait là, n’est-ce pas, d’une « attaque contre Danone ».

« le gouvernement « veillera très scrupuleusement » à ce que les droits de Danone « soient appliqués », a déclaré le ministre de l’Economie et des Fiannces, Thierry Breton, jeudi matin sur RTL. » (AFP)

Et c’est quoi, « Danone » ? Une marque ? Un ensemble d’actionnaires ? Une idée philosophique ? Un ensemble de contrats ? Une usine ? Ce qui a des droits, n’est-ce pas, ce ne sont pas des personnes en chair et en os, qui ont payé de leur sueur pour acquérir des titres, c’est « Danone », une entité désincarnée, soigneusement non définie, un collectif vide de sens, de même qu’ailleurs, c’est « la société » et non l’individu qui a des droits.

« Le PDG de Danone Franck Riboud, dans un entretien jeudi au quotidien Les Echos, affirme qu’il « se battra » pour préserver l’indépendance de son groupe face aux rumeurs de rachat par PepsiCo. » (AFP)

Eh non, monsieur Riboud, ce n’est pas votre groupe: vous, vous recevez un salaire en récompense de vos services, et non des moindres: vous êtes un employé et c’est tout. En tant qu’actionnaire individuel, vous n’êtes qu’un copropriétaire parmi des millions d’autres. Difficile d’admettre les droits de ces millions de ploucs, n’est-ce pas? Mieux vaut les piétiner au nom d’anti-concepts abstraits.

Ce que compte faire monsieur Riboud, c’est se « battre » pour ses propres intérêts, au détriments du droit des gens.

« La France, ce n’est pas le far West, la France c’est un Etat de droit » (Breton, AFP)

Un « Etat de droit » où les propriétaires légitimes ne sont pas libres de disposer de leurs biens, où les intérêts de richissimes dirigeants prévalent sur le droit des gens ordinaires, où ce qui compte c’est l’opinion de tiers extérieurs aux contrats, par définition irresponsables, comme les non-actionnaires et bien sûr les hommes de l’Etat. Et tout cela au nom d’anti-concepts vides de sens, comme « les attaques contre Danone », la « France » et bien entendu « l’Etat de droit ».